La signification des couleurs des costumes au Moyen Age

En Novembre 2012, Le Louvre proposait un programme d'initiation à l'histoire des arts à travers une série de conférences destinées à un public curieux mais non spécialiste.


Pour inaugurer ce programme, l'historien médiéviste Michel Pastoureau nous entrainait dans une exploration des couleurs au Moyen Age.


Au total une série captivante de 5 cours d'une durée d'1 heure environ, un voyage dans le temps accompagné d'un guide exceptionnel !


Pour ceux qui n'auraient que peu de temps et c'est bien dommage, je me suis permise une retranscription partielle mais la plus fidèle possible d'une de ces conférences :

"Pratiques et codes vestimentaires" où le vêtement est le principal code chromatique de la vie en société.


Mais avant de commencer, voici une note biographique succincte de Michel Pastoureau :


Michel Pastoureau est un historien médiéviste et anthropologue français, spécialiste des couleurs, des images et des emblèmes. Il est directeur d’études à l’École pratique des hautes études, où il occupe depuis 1982 la chaire d’histoire de la symbolique occidentale.


Sa thèse de l’École des chartes, soutenue en 1972, portait sur le bestiaire héraldique du Moyen Âge. Ses premiers travaux concernaient l’histoire des emblèmes, des sceaux et des armoiries. 


Par la suite, ses recherches et publications ont surtout porté sur l’histoire des animaux et sur celles des couleurs, domaines où il est devenu une autorité.


Il a été élu en 2006 correspondant français de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. 


Il a reçu en 2007 le Prix national du livre médiéval : Provins patrimoine mondial, pour son livre L’Ours, histoire d’un roi déchu, et en 2010, le prix Médicis-Essai pour son ouvrage Les Couleurs de nos souvenirs. 


Il est membre de l’Académie internationale d’héraldique et président de la Société française d’héraldique. Michel Pastoureau a publié une cinquantaine d’ouvrages dont certains ont été traduits dans plus de trente langues. 


Parmi ses principales publications :


Traité d’héraldique, Paris, Picard, 1979

L’échiquier de Charlemagne : un jeu pour ne pas jouer, Paris, A. Biro, 1990

L’étoffe du Diable. Une histoire des rayures et des tissus rayés, Paris, Seuil, 1991

Figures de l’héraldique, Paris, Gallimard, 1996

Bleu : histoire d’une couleur, Paris, Seuil, 2000

Figures romanes, Paris, Seuil, 2001

Les couleurs de notre temps, Paris, Bonneton, 2003

Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, Paris, Seuil, 2004

L’Ours. Histoire d’un roi déchu, Paris, Seuil, 2007

Noir. Histoire d’une couleur, Paris, Seuil, 2008

Le Cochon. Histoire d’un cousin mal aimé, Paris, Gallimard, 2009

L’art héraldique au Moyen Âge, Paris, Seuil, 2009

Les Couleurs de nos souvenirs, Paris, Seuil, 2010

Bestiaires du Moyen Âge, Paris, Seuil, 2011. 


                                                          C'est parti pour l'Histoire!



Préambule - L'historien face à la couleur 


Les historiens et les historiens de l’art parlent rarement des couleurs. À cela différentes raisons dont la principale tient aux difficultés rencontrées pour étudier un tel objet, souvent rebelle à l’analyse. Ces difficultés sont de trois ordres :

- D’abord documentaires : nous voyons les couleurs du passé telles que le temps les a faites et non pas dans leur état d’origine ; nous les voyons en outre dans des conditions de lumière qui n’ont aucun rapport avec les éclairages qu’ont connus les sociétés qui nous ont précédés.

- Ensuite méthodologiques : dès qu’il s’agit de la couleur, tous les problèmes se posent en même temps, chimiques, matériels, techniques mais aussi iconographiques, idéologiques, symboliques.

- Enfin épistémologiques : il est impossible de projeter tels quels sur les objets et les images produits par les siècles passés nos définitions et nos classements actuels de la couleur.



Pratiques et codes vestimentaires


Le vêtement est le principal code chromatique de la vie en société.

Au Moyen Age, tous les vêtements sont teints, y compris ceux des paysans. A l'exception de ceux portés à même la peau qui devaient restés blancs ou naturels.

Mais nous connaissons mieux les couleurs des vêtements des nobles que ceux des roturiers et de même nous connaissons mieux les costumes d’apparat que ceux de tous les jours.

En outre, les documents sont beaucoup plus nombreux pour les XIVe et XVe siècles que pour les périodes précédentes. Parmi ces documents, les lois somptuaires et les décrets vestimentaires sont bavards sur les couleurs et les matières colorantes.

 Jusque dans les années 1960/70, rares étaient les historiens qui se sont intéressés au vêtement. Sur l’impulsion des sociologues et des ethnologues les choses ont changé, malheureusement cette histoire du vêtement est souvent restée une histoire sans couleur!

Nos informations sur le Moyen Age sont extrêmement inégales, lacunaires dans certains domaines, abondantes dans d’autres. Entre le haut Moyen Age et le bas Moyen Age  (14 et 15eme Siècle). Et puis des différences importantes en ce qui concerne le vêtement quotidien et celui d’apparat, de cérémonie, éphémère..

De même, nous en savons beaucoup plus sur les vêtements de l’aristocratie que ceux portés par les villageois, les paysans.

Nous connaissons également mieux les pièces d’habillement extérieurs que ceux de dessous.

Les sources sont pourtant nombreuses :

- Fragments de vêtements : Issus de fouilles archéologiques, de reliques conservées dans les trésors d’églises ou d’abbayes…


- Abondance de documents d’archives qui parfois parlent des couleurs : Testaments, documents comptables ou notariés...


- Domaine technique : Recueils de recette, traités techniques issus de l’industrie textile qui est la grande industrie médiévale en Occident et suscite un très grand nombre de savoirs dans le domaine des teintures notamment.


- Littérature et chroniques


- Et enfin le dossier immense de l’iconographie foisonnante : Des millions de personnages représentés en vêtement et en couleur sur les miniatures médiévales. Mais quel crédit apporter à ces images… il faut accepter l’idée que l’image peinte,  enluminée ne photographie jamais la réalité colorée.


- Les lois somptuaires et décrets vestimentaires concernant surtout  la fin du Moyen Age qui régissent entre autre le port du vêtement et qui sont assez bavards sur les couleurs

 


Teintures et teinturiers


Les teinturiers sont peu étudiés par les historiens mais les documents sont nombreux, c’est un métier scrupuleusement réglementé, ce sont des artisans pas des marchands, concentrés dans les villes et très spécialisés, il y a les teinturiers de rouge qui ont le droit de teindre aussi en jaune et en blanc et les teinturiers de bleu qui peuvent aussi teindre en noir et en vert.


Ils ne sont guère appréciés car leurs officines sentent très mauvais, sont sales et mystérieuses. La  transformation de la matière au Moyen Age, on n’aime pas ça! C’est changer l’ordre voulu par le créateur.


La transmission des recettes est un savoir qui se transmet de manière orale ce qui fait qu'on ne trouve pas beaucoup dans les recueils de recettes les quantités, les proportions et les durées. Elles sont de plus difficiles à dater car beaucoup se copient les uns les autres.



Les ROUGES


C'est dans la gamme des rouges que les teinturiers sont les plus performants grâce à un produit miracle: la garance (plante de la famille des Rubiacées qui pousse dans de nombreux terroirs et dont on utilisait la racine). 


C'est une teinture très solide, relativement bon marché et pratiquée partout. Son inconvénient, des tons très mats.


Le kermès (insecte du pourtour méditerranéen, dont seule la femelle grosse peut permettre de produire la substance colorante) est évidemment très cher car il faut beaucoup d'insectes pour obtenir très peu de colorant et était utilisé pour des teintures prestigieuses.


La robe de mariée jusqu'aux années 1800/1830 en Europe et dans le milieu paysan était presque toujours rouge, la mariée portant ce jour là sa plus belle robe.



Les BLEUS (voir aussi conférence donnée exclusivement sur le bleu : La "révolution bleue" des XIIème et XIIIème siècle)


Dans la gamme des bleus, il faut distinguer 2 périodes:

Jusqu'au 12eme et au tournant du 13ème siècle, les teinturiers européens ont beaucoup de mal à faire du bleu. Et puis en 2, 3 générations, parce que la société le leurs demande, ils font des progrès considérables et à la fin du Moyen Age ils produisent des tons admirables de bleus. Mais des bleus qui coûtent encore relativement cher.


Une matière colorante, végétale qui était connue et cultivée ici ou là en Europe occidentale devient une véritable culture industrielle: la guède. 


La guède qui donne un produit qu'on appelle le pastel et qui fait la fortune de certaines régions ou de certaines villes (Toscane, Picardie, Toulousain...)



Les JAUNES


Dans la gamme des jaunes, il y a des produits bon marché comme les jaunes obtenus à partir du genêt, utilisé d'ailleurs depuis des temps très reculés (peut-être le néolithique notamment) mais aussi à partir de la gaude, autre arbuste de la famille du Réséda, qui coûte un peu plus cher et si on voulait du luxe, il fallait utiliser une matière de très grand luxe: le safran.

Le safran qui était alors soit importé, soit cultivé dans quelques régions de l'Italie du nord, de l'Allemagne méridionale ou de l'Orléanais pour la France.



Les VERTS


Dans la gamme des verts, il y a un problème lié à l'interdiction ou à l'absence de pratique de mélanges pendant très longtemps. Les romains ne mélangeaient pas du jaune et du  bleu pour faire du vert. La bible interdit les pratiques de mélange et on le respecte dans le Moyen Age chrétien en ce qui concerne les teintures. D'où cette division des teinturiers en 2 catégories. Les cuves de jaune et les cuves de bleu ne se trouvant pas dans les mêmes officines, on ne peut pas et pendant longtemps on n'a même pas l'idée de mélanger du jaune et du bleu pour faire du vert.

On sait faire du vert mais on procède autrement. On utilise des plantes et un très grand nombre d'entre elles ont un pouvoir colorant dans la gamme des verts. Mais ce sont des verts qui ne tiennent pas sur l'étoffe, ils sont instables, grisés. Les matières les plus ordinaires peuvent teindre en vert comme par exemple la fougère, l'ortie ou l'écorce du bouleau.

Presque toutes les plantes sont tinctoriales et les 2/3 peuvent teindre en vert!

Mais cela ne donne jamais de très beaux verts d'où un statut particulier pour le vert pendant très longtemps. Une couleur dévalorisée et toujours désaturée, pas éclatante et peu solide sur l'étoffe. D'où un lien qu'on établit entre cette instabilité tinctoriale, chimique et la symbolique qui s'y rattache : Le vert est associé à tout ce qui est instable. Elle est associée à tout ce qui change, tout ce qui bouge : la jeunesse, l'amour, l'espérance, le jeu, le hasard, la chance, la fortune... Tout ceci est vert au Moyen Age et à l'époque moderne! Les jeunes participant aux tournois étaient d'ailleurs souvent vêtus de vert.



Les BLANCS


Le blanc au Moyen Age n'est jamais vraiment blanc. Teindre en blanc est un exercice presque impossible. Le procédé le plus courant consiste en la décoloration des étoffes sur le pré avec la rosée du matin mais cela n'était possible que l'été et nécessitait de grands espaces pour étaler les draps. De plus c'est une teinture qui a tendance à jaunir assez rapidement.


Ceci explique pourquoi dans l'occident médiéval et encore dans une partie de l'occident moderne, toute les personnes qui à un titre ou à un autre doivent être habillés en blanc, ne le sont jamais vraiment. 


Les moines cisterciens par exemple doivent avoir un habit blanc pour montrer qu'ils ne sont pas bénédictins (qui eux sont en noir) mais c'est un habit théorique car teindre en blanc, même dans les monastères cisterciens est un exercice presque impossible.


Il faut donc garder à l'esprit qu'au Moyen Age les blancs sont des "presque blancs" en matière de teinture.



Les GRIS


Dans les dernières années du 14ème siècle, le gris devient à la mode un peu partout en Europe occidentale et va le rester jusqu'au début du 16ème siècle. Et le gris, plutôt méprisé avant et après cette période va être une couleur très recherchée dans les milieux favorisés.

Il est même pensé parfois comme contraire du noir. Les 2 couleurs font couple : Le gris, dans la symbolique des couleurs de cette fin du Moyen Age, est souvent associé à l'idée d'espérance. Le noir est  ambivalent, il y a le bon et le mauvais noir : Le mauvais noir qui est signe de mort, de deuil et de tristesse est souvent couplé avec l'un de ses contraires, le gris qui est la couleur de l'espérance



Les NOIRS


Difficulté plus grande encore pour teindre dans un noir vraiment noir. On utilise beaucoup de produits végétaux, des écorces, des racines (noyer, châtaignier..), des baies. Cela donne des noirs presque noirs et le plus souvent des gris et des bruns foncés.

Il y a un produit de grand luxe qui donne de beaux noirs sur les étoffes de laine notamment, c'est la noix de galle. C'est un produit à la fois végétal et animal, une sorte d'excroissance qui apparaît sur les feuilles de certains arbres, notamment certaines espèces de chêne lorsque, surtout en Europe orientale, les feuilles de ces arbres ont été piqués par différentes catégories d'insectes. Cette excroissance a un pouvoir colorant extrêmement puissant dans la gamme des noirs.

Mais là encore, il en faut énormément pour obtenir un peu de matière colorante d'où la cherté du produit.

L'une des conséquences des lois somptuaires et des décrets vestimentaires est de favoriser la mode des gris et des noirs.

Cela se passe d'abord en Italie où les textes interdisent aux riches patriciens dans certaines villes, dès la première partie du 14ème, de porter des vêtements teints dans des bleus et des rouges très chers. Les belles matières colorantes leur sont refusées alors qu'ils sont très riches. Donc, un peu par dérision, ils se mettent à porter du noir. C'est un signe de protestation et ils demandent donc aux teinturiers de faire des progrès dans la gamme des noirs ou bien ils achètent des fourrures. Ceci contribue dans la 2ème moitié du 14ème à mettre les noirs à la mode, spécialement en Italie du nord.

Et puis la fille du Duc de Milan épouse Louis d'Orléans, le frère du Roi de France (Charles VI) et apporte à la cour de France les usages de la très riche cour de Milan et notamment cette mode des habits noirs qui était passée des patriciens aux princes.

C'est ainsi qu'à l’extrême fin du 14ème et au début du 15ème, les très grands personnages du royaume de France se mettent aussi à cette mode de porter du noir, ce sera ensuite aussi le cas dans les autres pays d'Europe.
Le 15eme siècle sera le siècle du gris mais surtout du noir en milieu royal et princier.





 


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